18
Les jours précédents, j’étais passée par toute une série d’émotions extrêmes, de la curiosité à la fureur, de la peur au désespoir. Mais rien de ce que j’avais ressenti ne pouvait se comparer à la félicité qui m’envahit lorsque je me retrouvai entre les bras de Keir.
Avec un soupir, je me coulai contre lui, les mains à plat contre sa poitrine, pour mieux me prêter à ce baiser. J’étais sale et fatiguée, mais peu m’importait, puisque j’étais avec mon aimé, qui me serrait fort contre lui. Pourtant, je ne pus retenir un gémissement de douleur lorsque les maillons de sa cotte de mailles ravivèrent les plaies de mes paumes à travers les bandages.
Keir sursauta et mit fin au baiser. M’écartant doucement de lui, il entreprit d’enlever mes pansements. Quand il vit l’état dans lequel se trouvaient mes mains, il lâcha une bordée de jurons entre ses dents.
— Ce n’est pas si grave, murmurai-je. Et cela va déjà beaucoup mieux.
Manifestement, cela ne suffit pas à le rassurer.
— Marcus ! cria-t-il sans cesser d’observer mes plaies.
— Oui, Seigneur de Guerre ? répondit Marcus de l’autre côté des tentures.
— Apporte-nous la sacoche de Lara !
Puis, avec douceur mais fermeté, il me força à m’asseoir sur le lit, sans lâcher mes mains, qu’il continuait à examiner avec consternation. Pourtant, à mes yeux, l’aspect de mes blessures était rassurant.
Après s’être annoncé en toussant, Marcus fit son entrée et déposa ma sacoche sur le lit. La vue de mes paumes lui arracha un petit sifflement.
— La prochaine fois, plaisanta-t-il, portez des gants !
Inaccessible à l’humour, Keir aboya sèchement :
— Comme si je lui avais laissé le temps d’en mettre !
Surprise par son soudain emportement, je redressai la tête et le dévisageai avec inquiétude, mais Keir paraissait déterminé à éviter mon regard.
— Je l’ai jetée sur son cheval sans selle ni rênes, poursuivit-il d’une voix sourde.
— Et parce que tu l’as fait, j’ai pu aller me mettre à l’abri, lui rappelai-je posément. Comme tu l’avais prévu.
— Je n’avais rien prévu !
S’emparant de ma sacoche, Keir l’ouvrit violemment et commença à fourrager sans ménagement à l’intérieur.
— J’ai juste paré au plus pressé, poursuivit-il avec une sorte de dégoût rageur.
— Cherche un pot vert, lui indiquai-je en le regardant poursuivre sa fouille.
Je m’efforçais de rester calme, mais je craignais pour ma sacoche et son contenu, à le voir s’énerver ainsi. S’il finissait par briser le flacon de musc d’ehat, nous allions tous le regretter.
— Marcus ? repris-je. Je n’aurais rien contre un peu de kavage, s’il en reste. Et si tu as encore du ragoût…
Hochant la tête d’un air satisfait, Marcus fit demi-tour. Je m’empressai d’ajouter :
— Et puis un peu de gurt, également, si c’est possible.
Par-dessus son épaule, Marcus me jeta un coup d’œil intrigué, auquel je répondis avec un haussement d’épaules :
— J’ai faim, que veux-tu…
— Au moins, vous mangez, vous. Je vais voir ce que je peux faire.
Pendant que nous parlions, Keir avait fini par mettre la main sur le pot de crème. Il s’apprêtait à l’ouvrir quand je l’arrêtai d’un geste.
— Ils vont apporter de l’eau chaude, expliquai-je. Il faut d’abord nettoyer les plaies avant d’appliquer la pommade.
En lui souriant, j’ôtai mes chaussures et ajoutai :
— Tu pourrais peut-être enlever cette cotte de mailles ?
Keir secoua la tête avec détermination.
— Non. Cette fois, je ne me laisserai pas surprendre. Je tiens à être prêt en cas d’attaque.
Je soutins son regard avec une fermeté égale à la sienne et dis en haussant les sourcils :
— Tu ne dormiras pas avec ça à côté de moi. Quand mes cheveux se retrouveront pris dans les mailles, nous serons bien avancés !
Keir partit d’un grand rire sonore qui me surprit. Lorsque je me rappelai quand et dans quelles circonstances mes cheveux s’étaient déjà pris dans sa cotte de mailles, j’éclatai de rire à mon tour. Puis il y eut du mouvement à l’entrée de la chambre, et son attitude changea du tout au tout. Le visage tordu par la fureur, il dégaina sa dague et bondit tel un fauve pour s’interposer entre moi et…
… Amyu, qui nous apportait deux seaux d’eau chaude. Avec un petit cri de frayeur, elle posa précipitamment son fardeau et se laissa glisser à genoux sur le sol, présentant sa nuque.
— Keir ! m’écriai-je, de peur qu’il ne la tue.
Mais il était parvenu à se dominer. Quand Marcus pénétra dans la pièce avec un plateau, il eut tôt fait d’évaluer la situation.
— Imprudente enfant… maugréa-t-il en déposant son plateau sur le lit, près de moi. C’est un Seigneur de Guerre que tu sers, à présent. Il va falloir apprendre à t’annoncer avant d’entrer.
— Je vous demande pardon, Seigneur de Guerre, implora Amyu, la tête baissée, toujours à genoux.
Keir s’éloigna d’elle et rengaina son arme.
— En plus, reprit Marcus en allant aider la jeune femme à se redresser, avec tous ces événements, le Maître est encore plus à cran que d’habitude. Prends garde à ce que tu fais et va chercher des serviettes propres.
Amyu ne se le fit pas dire deux fois et s’éclipsa aussi vite qu’elle le put.
— Marcus ! m’exclamai-je en détaillant le contenu du plateau. C’est beaucoup trop ! Il y a de quoi nourrir toute une armée…
Deux bols de ragoût côtoyaient une pile de galettes de pain et un pichet de kavage fumant.
Marcus balaya l’argument d’un geste.
— Une armée, peut-être pas, mais une Captive affamée, sans doute. Mangez, Lara ! Vous étiez en train de dépérir, avec ce que les prêtres guerriers vous servaient.
Une toux sèche se fit entendre à l’extérieur. Amyu passa le bras dans l’entrebâillement des tentures. Marcus prit les serviettes qui y étaient pendues, et le bras d’Amyu disparut aussitôt. En secouant la tête d’un air amusé, Marcus alla poser les linges propres au pied du lit. Puis il reporta son attention sur Keir, qui n’avait pas bougé d’un pouce, et le dévisagea sévèrement.
— Rafe et Prest font bonne garde à l’extérieur, lui dit-il. Simus est couché devant la tente. Mes dagues sont affûtées, et celles d’Amyu aussi.
Keir soupira longuement, puis hocha la tête. Il entreprit de se défaire de sa cotte de mailles, et Marcus s’empressa d’aller l’aider.
— Je vais m’occuper de la nettoyer, proposa-t-il en plaçant le lourd vêtement sur son bras. Pourrez-vous vous charger de vos lames, avant que la rouille ne les attaque ?
De nouveau, Keir acquiesça d’un hochement de tête.
— Dans ce cas, conclut Marcus, je vais vous apporter le nécessaire. Appelez si vous avez besoin de moi.
— Merci, Marcus, dis-je en lui souriant.
Après un temps d’hésitation, il se pencha et posa sa main sur ma joue. Un geste de tendresse tout à fait inhabituel chez lui, et qui m’alla droit au cœur.
— Dormez bien, Lara.
Dès que Marcus fut sorti, Keir approcha un seau du lit et bougonna :
— Occupons-nous de ces mains, à présent.
Agenouillé devant moi, il mouilla le coin d’un linge propre et commença à nettoyer mes paumes avec une grande douceur. J’eus ainsi toute latitude de me repaître de sa vue. La lueur du brasero accrochait des reflets dans ses cheveux noirs et sculptait ses traits. Il me semblait qu’il y avait des semaines que je ne l’avais vu, même si cela faisait en réalité à peine plus d’un jour.
— Que s’est-il passé ? m’enquis-je enfin. Pourquoi dis-tu que tu n’as plus d’ordres à donner ?
Keir se raidit, puis poussa un long soupir. Sans cesser de regarder ce qu’il faisait, il m’expliqua :
— Un Seigneur de Guerre aussi doit rendre des comptes, Lara. Toute vie est précieuse. Mourir sur le champ de bataille est un honneur. C’est dans l’ordre des choses. Mourir de maladie constitue un déshonneur.
— Tu veux dire que le Conseil te tient pour responsable de la peste ?
— Le Conseil me tient pour responsable des morts qu’a faits la peste. On m’a dépouillé de mon titre, Lara. Je ne suis plus Seigneur de Guerre de la Grande Prairie. Je n’ai plus d’armée sous mes ordres.
Keir marqua une pause et redressa lentement la tête. Je sentis mon cœur se serrer en découvrant la lassitude dans ses yeux. Il se serra davantage encore quand je l’entendis ajouter d’une voix brisée :
— Et puisque je ne suis plus Seigneur de Guerre, tu es en droit d’en revendiquer un autre, Captive.
— Keir du Tigre ! dis-je en le foudroyant du regard. Je n’ai pas quitté mon pays, parcouru tout ce chemin, pris tous ces risques pour en revendiquer un autre. Mon Seigneur de Guerre, c’est toi.
— Lara ! Cela change…
— Rien du tout ! répliquai-je vivement. Cela ne change rien du tout.
Keir était épuisé et sous pression. Je le devinais à ses traits tirés, à ses mâchoires crispées. Je le lisais au fond de ses yeux. Dans son état, il était incapable de ne pas voir tout en noir. Secouant tristement la tête, il reporta son attention sur mes mains et reprit :
— Que tu le veuilles ou non, cela change tout. Antas a sans doute déjà envoyé un messager à Fort-Cascade pour informer de ma déchéance les guerriers que j’ai laissés là-bas. Comment vont-ils réagir, à ton avis, quand ils sauront que je ne suis plus Seigneur de Guerre ? Et ton peuple ? Comment réagira-t-il ?
— Je suis la reine de Xy, Keir. Cela n’a pas changé. Tu restes mon prince consort.
— Certains ne vont pas se priver de profiter de la situation. Durst y verra certainement une occasion de…
Me penchant vers lui, je lui murmurai à l’oreille :
— Cela ne change rien entre nous. C’est tout ce qui importe.
Keir cessa de s’activer sur mes mains et se figea, la tête baissée.
— J’ai cru… j’ai cru que je t’avais perdu à jamais, repris-je d’une voix étranglée. Et pourtant tu es là, près de moi, entier, vivant ! Rien d’autre ne compte pour moi.
Alors, lentement, Keir releva la tête. Ses yeux brillaient de larmes contenues, mais il y restait bien peu de la lumière qui dansait habituellement au fond de ses prunelles. Le coup que lui avait porté le Conseil était rude, et je compris alors qu’il l’avait atteint de plein fouet, au point de le faire vaciller sur ses bases.
— Rien d’autre n’a d’importance, Keir, insistai-je avec conviction. Rien d’autre que notre amour.
Keir me répondit d’un hochement de tête à peine perceptible. Un soupir tremblant monta de ses lèvres. Je l’embrassai, et ce baiser tendre fit beaucoup plus pour nous réconforter que les paroles que nous venions d’échanger. Il aurait pu nous mener beaucoup plus loin si mon estomac n’avait choisi cet instant pour se manifester bruyamment.
À regret, j’interrompis notre baiser. Keir se mit à rire.
— Achevez votre ouvrage, Seigneur de Guerre, que je puisse manger !
Je lui présentai mes mains, paumes ouvertes, et il se remit à l’ouvrage. En le regardant faire, je repris :
— Tes guerriers restés à Fort-Cascade réagiront sans doute de la même façon que ceux qui t’ont suivi ici. Ils continueront à te faire confiance. De toute façon, à cette saison, avec les neiges qui bloquent les cols, le messager d’Antas – si messager il y a – aura toutes les peines du monde à parvenir jusqu’à la capitale.
Keir haussa les épaules.
— Cela, dit-il, ce sera aux Éléments d’en décider.
— Que voulait dire Rafe en déclarant : « Ce qui a été perdu pourra être reconquis » ?
— Le Conseil a accepté que j’entre de nouveau en lice, au printemps, pour reconquérir ma position. Un Seigneur de Guerre en titre n’a à combattre que ceux qui le défient ouvertement. Moi, j’aurai à passer par toutes les épreuves, toutes les éliminatoires. Ce qui ne sera pas facile.
— Tu réussiras, assurai-je sans avoir à feindre la conviction. Tu es un Seigneur de Guerre dans l’âme, Keir du Tigre ! Je le sais, tes guerriers le savent, mon peuple le sait ! Peu m’importe ce qu’en dit un Conseil de stupides bragnets !
Il tressaillit sous la force de l’insulte, mais il m’adressa un regard amusé et ne fit pas d’autre commentaire tandis qu’il achevait de nettoyer mes plaies. Il apportait autant de soin à me soigner que moi à lui remonter le moral, et nous y trouvions l’un et l’autre du réconfort.
Enfin, quand il s’estima satisfait, il appliqua doucement la pommade. Je lui souris en le regardant refermer le pot.
— Dans un jour ou deux, affirmai-je, il n’y paraîtra plus.
Keir fendit un des linges propres en bandelettes dont il fit des pansements pour mes mains.
— Si tu le dis, maugréa-t-il.
— Si je le dis, renchéris-je gentiment, c’est que je le sais.
Pendant qu’il remettait en place le pot dans ma sacoche, je fis jouer mes doigts devant moi et admirai son œuvre. Une toux sèche, à l’extérieur, nous prévint de l’arrivée de Marcus. Il apportait un coffret en bois qu’il alla remettre sans un mot à Keir. Puis il prit les linges souillés et s’éclipsa.
— Keir…
En tapotant le lit, je l’invitai à venir s’asseoir près de moi. Il hésita un court instant, puis opina de la tête. Mais avant de me rejoindre, il alla chercher ses armes, qu’il disposa soigneusement près de lui. Après avoir installé le plateau de manière à l’avoir sous la main, je me tournai sur le côté pour lui faire face. Keir ouvrit le coffret que Marcus lui avait remis, libérant une odeur d’essence de girofle, puis en tira un chiffon avec lequel il commença à nettoyer une de ses épées.
— Je devrais t’emmener loin d’ici, dit-il ce faisant. Te ramener au royaume de Xy, où tu serais plus en sécurité.
Avant de lui répondre, je rompis une des galettes et pris un bol de ragoût à la main.
— Y serais-je vraiment plus en sécurité ?
Je trempai un morceau de pain dans le bol et le portai doucement aux lèvres de Keir, qui mordit dedans sans rechigner.
— C’est ici que je suis le plus en sécurité, repris-je en renouvelant l’opération. Sous la protection de mon Seigneur de Guerre.
Keir me laissait lui donner la becquée sans protester. J’en profitai pour le nourrir autant que possible avant qu’il ne change d’avis, tout en poursuivant la conversation.
— Tu veux réformer en profondeur la vie des habitants de la Grande Prairie. Et tu me l’as dit toi-même, de tels bouleversements se passent rarement sans effusion de sang… Peux-tu tenir ceci ?
Avec la plus parfaite innocence, je lui fourrai le bol entre les doigts. Et tout aussi naturellement, Keir tendit la main vers la corbeille de pain et poursuivit son repas. Satisfaite, je nous servis du kavage tandis qu’il enchaînait sur d’autres sujets de conversation. Nous avions tant de choses à nous dire qu’il me semblait que la nuit n’y suffirait pas.
En l’écoutant, je pris quelques billes de gurt que je glissai dans ma bouche et dégustai sans broncher. Pour une raison qui m’échappait, cette nourriture que j’avais jusqu’alors exécrée me semblait à présent délicieuse.
Tout en parlant, Keir mangeait de bon appétit, sans que j’aie à l’encourager. Après avoir fait un sort au deuxième bol de ragoût, il essuya soigneusement le fond avec du pain. Marcus avait vu juste. Il n’y en avait pas assez pour une armée, mais bien suffisamment pour un Seigneur de Guerre au ventre creux.
La fin de notre en-cas marqua également le terme de notre conversation. Un long moment, nous restâmes l’un et l’autre à nous regarder en silence, comme s’il nous était encore difficile de croire à la réalité de nos retrouvailles. Puis Keir alla ranger ses armes et déposer le plateau près de l’entrée. Quand il me rejoignit, je me dressai d’un bond et me précipitai dans ses bras. Dès qu’il me serra contre lui et que je sentis sous ma joue la toile rêche de la chemise qu’il portait sous sa cotte de mailles, je fondis en larmes à l’idée de ce qui avait failli advenir.
— Je… je suis désolée, bredouillai-je entre deux sanglots. Je devrais être follement heureuse, mais j’ai eu si peur que…
— Ce n’est rien, répondit-il en caressant mes cheveux. Nous sommes tous les deux déstabilisés. Rien de plus normal après ce qui vient de se passer.
Keir s’empara de ma main gauche, qu’il commença à pétrir doucement entre ses doigts. Cela me fit sourire.
— Chez vous, dis-je d’un ton amusé, c’est toujours par le contact que l’on restaure les équilibres ?
— Oui, pourquoi ? répondit-il sans cesser de masser ma main. Il n’en va pas de même au royaume de Xy ?
D’une voix profonde, il récita :
— L’âme est fille du Feu et siège dans la main gauche.
— Nous sommes bien trop pudiques pour cela, dis-je en regardant ses doigts jouer sur ma peau. La restauration des équilibres… Un bon prétexte pour se toucher que vous avez trouvé là !
— Tu crois ? me demanda-t-il en haussant les sourcils.
— Oui… mais je n’y trouve rien à redire.
Prenant sa main droite dans la mienne, j’entrepris de la masser avec application.
— Le souffle est fils de l’Air, récitai-je. Il siège dans la main droite.
Keir ferma les yeux, grogna de plaisir et murmura :
— Comme nous sommes avisés, nous autres fils des plaines, d’avoir inventé un tel prétexte !
Ses doigts se portèrent au bas de ma tunique, sous laquelle ils s’introduisirent. Contre la peau nue de mon dos, ils dessinèrent de brûlantes et délicieuses arabesques. En soupirant de bien-être, je me penchai en arrière, et il fit passer le vêtement par-dessus ma tête. Bien vite, mon bandeau de poitrine alla rejoindre ma tunique dans un coin de la chambre.
La chaleur répandue par le brasero était agréable, mais les mains brûlantes de Keir sur mon corps l’étaient bien davantage. Tout en frissonnant sous ses caresses, je ne pus m’empêcher de le taquiner.
— Ce ne sont pas les pieds qui doivent venir ensuite ?
Pour toute réponse, Keir me souleva dans ses bras et m’allongea sur le lit. Une de ses mains partit à la rencontre de mes seins, tandis que l’autre étalait mes cheveux sur l’oreiller. Avec un grognement de surprise, il en retira une touffe de poils, qu’il me montra.
— Les gurtles, expliquai-je en souriant à ce souvenir. Elles se sont couchées toute la nuit autour de moi pour me réchauffer.
Keir hocha la tête et expliqua :
— Rien de plus normal. Elles sont dressées pour cela.
Il vint s’allonger sur le flanc près de moi, la tête posée sur sa main gauche. De la droite, il effleura la pointe d’un de mes seins avec la touffe de poils. Je frissonnai, en poussant un petit cri qui le fit rire et l’encouragea à poursuivre ses assauts. Haletante, je me cambrai sur le lit tant ce supplice était délicieux. Quand il me devint tout à fait insupportable, j’emprisonnai son poignet entre mes doigts. Il me laissa écarter sa main de mes seins, mais s’il renonça à utiliser son instrument de torture, ce fut pour glisser ses doigts sous la ceinture de mon pantalon.
Lorsque sa main se posa sur mon pubis, je me cambrai de plus belle.
— Oh, Keir ! murmurai-je. Tu m’as tellement manqué !
Un sourire matois – ce sourire de fauve guettant sa proie que je connaissais bien – se dessina sur ses lèvres.
— Laisse-moi t’admirer, Lara.
Sans le quitter des yeux, je soulevai mes hanches. Glissant les pouces dans ma ceinture, il abaissa d’un geste fluide mon pantalon et ma culotte, qui s’en allèrent rejoindre sur le sol le reste de mes vêtements.
Par réflexe, je me serais roulée en boule pour protéger ma pudeur si Keir n’avait fermement appuyé sur mes genoux, le visage bouleversé par l’émotion, les yeux brillants de désir. Aussi, adoptant l’attitude inverse, relevai-je les bras au-dessus de ma tête en cambrant le dos.
Keir se pencha pour m’embrasser, mais je l’en empêchai en posant la main sur sa poitrine.
— Trouvez-vous cela juste, Seigneur de Guerre ?
Rauque et sourde, ma voix portait l’empreinte de mon désir. En le fixant au fond des yeux, j’ajoutai :
— Moi aussi, je veux te voir, mon Keir.
Il marqua une pause, comme s’il hésitait, puis se leva et commença à déboucler son ceinturon. Je me levai à mon tour et entrepris de délacer sa chemise matelassée. Le vêtement s’ouvrit en deux, révélant la base de son cou. Je me penchai pour embrasser le pouls qui battait là.
Keir ferma les yeux et releva le menton pour se prêter à mon baiser. Du bout des lèvres, je partis en exploration le long de son cou, puis redescendis sur le côté, où se trouvait la marque que mes dents avaient laissée. Après avoir passé la langue dessus, je murmurai :
— Ma marque, Seigneur de Guerre…
— Ta marque, confirma-t-il d’une voix troublée. Ta marque, ma Captive.
Je vins à bout du laçage de sa chemise, et son torse se retrouva totalement exposé. N’ayant plus sous la main la touffe de poils de gurtle, je titillai ses mamelons entre mes doigts.
Keir gronda de plaisir et me saisit par les hanches pour me plaquer contre lui. Sous son pantalon de cuir, je sentais palpiter, contre mon ventre, son sexe en érection. Sa bouche s’empara de la mienne avec urgence et passion, mais je n’en avais pas terminé avec lui. Je mis fin au baiser et le repoussai pour me glisser hors de ses bras.
— Pas si vite ! m’exclamai-je. Je n’ai toujours pas vu mon Seigneur de Guerre.
Keir se renfrogna, mais il ne m’empêcha pas de faire glisser la chemise le long de ses bras et jusqu’au sol. Il avait l’air résigné, et je compris pourquoi en découvrant les bleus énormes qui lui marbraient l’épaule droite. En m’approchant pour examiner la blessure de plus près, je vis qu’elle virait du noir au pourpre mais que la peau, heureusement, n’était pas lésée.
En moi, l’amante passionnée céda aussitôt le pas à la maîtresse-guérisseuse. D’un œil froid, je tournai autour de lui pour affiner mon diagnostic.
— On dirait que Vents Sauvages et Essa ne sont pas les seuls à cacher leurs blessures… commentai-je ce faisant. Tu peux lever le bras ?
Avec un soupir excédé, Keir s’exécuta. Il ne paraissait pas gêné dans ses mouvements, mais ceux-ci le faisaient suffisamment souffrir pour qu’il grimace.
— Déshabille-toi ! lançai-je en me détournant pour ouvrir ma sacoche. Es-tu blessé ailleurs ?
Derrière moi, j’entendis le ceinturon cliqueter et le pantalon tomber.
— Non, répondit Keir d’un ton boudeur. C’est le seul coup que j’aie reçu. Et seulement parce qu’ils étaient trois contre moi.
Après avoir mis la main sur l’onguent que je cherchais, j’allai tremper une serviette propre dans un des seaux d’eau chaude et l’essorai soigneusement. Quand je me retournai, je trouvai Keir assis nu au bord du lit. Il avait sur le visage une telle expression de souffrance résignée que je faillis éclater de rire.
— Ça ne prendra qu’un instant, expliquai-je. Et ça hâtera la guérison. Demain matin, tu te sentiras déjà mieux.
Posant ses mains sur mes hanches, Keir m’attira à lui. La tête levée vers moi, il susurra, le regard pétillant de malice :
— Je connais autre chose qui pourrait me faire sentir mieux bien avant demain…
Pour appuyer ses propos, il m’embrassa entre les seins, mais cela ne suffit pas à ébranler ma concentration de guérisseuse. Après avoir étalé l’onguent en couche épaisse sur l’ecchymose, je pressai dessus le linge humide et encore chaud. Une forte odeur d’herbe macérée s’en éleva.
Fronçant le nez, Keir détourna la tête d’un air dégoûté.
— Un peu de patience, dis-je en allant me laver les mains. La chaleur va aider le remède à pénétrer la peau.
Keir poussa un nouveau soupir de frustration, qui se changea rapidement en bâillement intempestif. Clignant des paupières, il contempla son épaule blessée et demanda :
— Pourquoi faut-il que ça sente si mauvais ?
— Rappelle-toi de me reposer la question demain, quand tu pourras te servir de ton bras sans souffrir.
Passant un bras derrière ses épaules, je l’incitai à se lever et ajoutai :
— Ouvre le lit.
Pendant qu’il rabattait les couvertures, je rangeai mes affaires dans ma sacoche. Puis, décidant que son supplice avait assez duré, j’allai lui ôter la compresse. L’onguent avait fait son office, laissant sur sa peau un reflet verdâtre et une faible odeur.
— Je renouvellerai l’application demain matin, annonçai-je en examinant le résultat de mes efforts.
Pour toute réponse, Keir passa un bras autour de ma taille et m’attira à lui. Ses lèvres impatientes s’emparèrent des miennes. Laissant tomber la compresse, je me laissai gagner par le vertige de ce baiser et m’accrochai à lui comme si ma vie en dépendait.
Sa bouche était brûlante, et sa langue se mêlait à la mienne avec audace. Je lui rendis la pareille avec enthousiasme. Dans un enchevêtrement de membres, nous nous laissâmes glisser sur le lit ouvert. Mais une part de moi-même, qui restait en alerte, avait remarqué le tremblement qui agitait certains muscles de Keir. La force de son désir ne pouvait suffire à masquer son épuisement. Alors, je sus ce qu’il me restait à faire.
Habilement, je m’arrangeai pour qu’il se retrouve allongé sur le dos, et moi au-dessus de lui. Sa bouche, aussitôt, se posa sur un de mes seins. Ses mains fiévreuses parcoururent mon corps. Durant quelques instants, je me prêtai à ces caresses avant de reprendre le contrôle des opérations.
Les deux mains posées à plat sur sa poitrine, je repoussai mon Seigneur de Guerre et lui donnai un baiser. Puis mes doigts s’aventurèrent le long de son torse, s’attardant sur ses mamelons durcis. La tête renversée en arrière, les yeux clos, Keir gémit de plaisir. Du bout des doigts, je suivis le contour sculpté de ses abdominaux, avant de marquer une nouvelle pause autour de son nombril.
Keir retenait son souffle. Et lorsque mes doigts se refermèrent autour de la hampe de son sexe dressé, il ouvrit grands les yeux en poussant un cri étranglé. Tout près de son oreille, je murmurai alors :
— Par ce geste, je revendique mon Seigneur de Guerre !
Je ne lui laissai pas le temps de revenir de sa surprise. Avec une science consommée du plaisir que j’ignorais posséder, je me servis de mes doigts pour l’amener au bord de la jouissance, dont je retardai délibérément l’issue. Satisfaite, je le regardai gémir, haleter et se tordre de plaisir contre moi, désarmé et à ma merci.
Quand je décidai d’en finir, Keir s’arc-bouta.
— Lara… gémit-il, éperdu. Lara, je…
Sans cesser mes caresses, je soutins son regard et déclarai posément :
— Toute résistance est inutile. Rendez-vous à moi, Seigneur de Guerre.
Il n’en fallut pas davantage. Keir ferma les yeux, un spasme violent le parcourut tout entier, et son plaisir fut le mien. Puis il retomba sur le lit, parfaitement détendu.
Déjà, il glissait dans le sommeil. Après avoir déposé un baiser sur ses lèvres, je nous nettoyai et tirai les couvertures sur nous. En posant la tête sur son épaule indemne pour m’endormir à mon tour, blottie contre lui, je murmurai une courte prière de remerciement à la Déesse. J’avais toutes les raisons d’être satisfaite d’avoir été choisie par mon Seigneur de Guerre.
Bien plus tard, je m’éveillai au contact d’une main plongée dans mes cheveux.
Avec un soupir de contentement, j’ouvris les yeux et découvris le visage de Keir près du mien. Doucement, tendrement, il déposa un chapelet de baisers sur mon visage, tandis que ses mains caressaient mes seins. Ses caresses tracèrent un chemin brûlant le long de mon corps, jusqu’à mon bas-ventre, sur lequel ses doigts se posèrent.
Dans ses yeux, je lus une question muette qu’il ne tarda pas à formuler.
— Serais-tu enceinte, ma Captive ?
— Je n’en suis pas sûre, répondis-je avec un sourire rêveur. Mes règles sont très en retard.
À son sourire satisfait et empreint de fierté, je vis à quel point cette nouvelle le réjouissait. Lentement, il se pencha pour m’embrasser. Un baiser léger, à peine un effleurement des lèvres, qui ne pouvait suffire à éteindre l’incendie qu’il avait éveillé en moi.
— Keir… protestai-je contre sa bouche.
Et pour bien me faire comprendre, j’écartai grandes les jambes pour m’offrir à lui.
Keir n’eut pas besoin d’autre encouragement. Après s’être placé au-dessus de moi, il me pénétra d’une lente et régulière poussée. Nos soupirs de plaisir se mêlèrent tandis que nos corps se fondaient l’un dans l’autre. Une pause, juste le temps d’un baiser, et la danse lente et sensuelle des amants nous emporta.
Les mains de Keir n’avaient pas cessé leurs caresses, et je ne me privais pas non plus de lui en prodiguer. Soudain, sans trop savoir comment l’inversion s’était produite, je me retrouvai allongée au-dessus de lui. Il s’était immobilisé sur le lit, et j’ouvris les yeux, étonnée. Les siens, d’un bleu lumineux, me considéraient gravement. Dressée au-dessus de lui sur mes bras tendus, je laissai mes cheveux retomber autour de nous comme un voile protecteur. Sa voix rauque, tendue par le désir, me fit frissonner.
— Revendique-moi encore, ma Captive.
Je ne pouvais que relever un tel défi.
— Seigneur de Guerre, n’espérez pas m’échapper !
Roulant des hanches, je m’empalai sur lui. Et pour la deuxième fois de la nuit, j’eus le plaisir de voir Keir perdre tous ses moyens et gémir, éperdu de plaisir.
Le bruit du Cœur de Plaines qui battait autour de notre tente me tira du sommeil.
J’étais allongée sur le dos, la tête de Keir posée sur ma poitrine, son bras autour de mes épaules, et l’une de ses jambes encerclant les deux miennes. J’étais si bien et il faisait si chaud, sous nos couvertures, que je n’avais pas envie de bouger.
D’appétissantes odeurs de nourriture, venues de l’extérieur, arrivaient jusqu’à mes narines. Préparait-on le petit déjeuner ? Le déjeuner ? Je n’en avais pas la moindre idée, mais si je ne réveillais pas Keir en essayant de me lever, les bruits de mon estomac y suffiraient.
Ma main se posa dans ses cheveux noirs et épais. Si je parvenais à soulever doucement sa tête, je pourrais peut-être…
Sans me laisser le temps de mettre mon projet à exécution, Keir redressa la tête, tout sourire.
— J’écoutais les battements de ton cœur, expliqua-t-il.
Je lui rendis son sourire.
— Pourquoi ? demandai-je, feignant de m’étonner. Cette nuit n’a pas suffi à te prouver qu’il ne bat que pour toi ?
Il se redressa sur un coude et m’embrassa. Ses lèvres sur les miennes étaient à la fois fermes et douces. Je répondis à ce baiser avec tant d’ardeur que lorsqu’il cessa, nous étions tous deux à bout de souffle.
Manifestement satisfait de lui-même, Keir se redressa pour s’adosser aux oreillers.
— Je n’aurai jamais assez de preuves, répondit-il avec un temps de retard. C’est tous les jours qu’il te faudra me prouver ton amour…
M’adossant à mon tour près de lui, je fis mine de le toiser sévèrement.
— Es-tu bien sûr que c’est toi que je vais choisir, à cette cérémonie ? D’autres Seigneurs de Guerre m’ont courtisée, tu sais…
Un rire caustique lui échappa.
— Ultie ! rugit-il. Ce pitre ventripotent, prétentieux…
Je poursuivis l’énumération à sa place.
— … malodorant, arrogant et vulgaire. Osa, en revanche…
Keir ne riait plus. Un grondement sourd monta de sa gorge, semblable à celui d’un fauve. Amusée, je me hâtai d’ajouter :
— Sans oublier Liam !
— Liam ? répéta-t-il, manifestement surpris. Liam t’a courtisée ?
— Pas vraiment, admis-je en baissant d’un ton. Ce qu’il voulait, c’étaient des nouvelles de Marcus.
Tous deux, nous laissâmes nos regards dériver jusqu’à la porte de communication avec le corps principal de la tente. Ce fut en chuchotant à son oreille telle une conspiratrice que je repris :
— Pourquoi ne m’as-tu rien dit, à propos de Liam et de Marcus ?
Inquiet, Keir se tourna vers moi et posa l’index sur ses lèvres. Puis il tendit l’oreille et, rassuré, chuchota à son tour :
— Qu’aurais-je pu te dire, Lara ? C’est leur histoire. Comment aurais-je pu t’en parler sans être indiscret ?
Après avoir jeté un nouveau coup d’œil inquiet vers la porte, il ajouta dans un souffle :
— Surtout, ne lui en parle pas ! Sinon, nous mangerons pendant des semaines de la viande trop cuite arrosée de kavage trop clair.
— Mais que s’est-il passé, au juste ?
— Je servais dans l’armée de Liam en tant que second, expliqua Keir tout bas. À notre retour vers le Cœur des Plaines…
— Seigneur de Guerre ? appela la voix de Marcus.
Keir tressaillit comme un enfant pris en faute.
— Qu’y a-t-il ?
— Un message pour la Captive.
Au son de sa voix, je compris que Marcus devait se tenir à l’entrée principale de la tente, et non dans la pièce voisine. La Déesse en soit louée !
— De qui provient le message ? s’enquit Keir, sourcils froncés.
Il y eut un bruit étouffé de discussion, avant que Marcus ne réponde, sans chercher à cacher son étonnement :
— Du Vénérable Barde Essa. Il demande si la Captive pourrait venir le soigner.